6
La barque solaire du dieu Rê inclinait depuis longtemps sa proue vers l’horizon d’occident lorsque les voyageurs présentèrent leurs laissez-passer à la porte nord d’Iken. Ils empruntèrent ensuite un chemin très fréquenté et traversèrent un vaste terrain sablonneux balayé par le vent avant d’atteindre un faubourg, composé de bâtisses en pierre et en brique crue. Beaucoup s’étaient en partie effondrées, d’autres montraient des traces d’incendie, toutes étaient recouvertes d’une pellicule de sable plus ou moins épaisse. Bak savait qu’elles avaient été construites et occupées bien des générations plus tôt, puis livrées à l’abandon pendant les années terribles où les armées de Kemet avaient cédé Ouaouat aux rois kouchites. Mais les troupes de Kouch ayant subi une défaite écrasante vingt-sept ans plus tôt, le nombre de soldats nécessaire pour occuper la garnison était minime et les maisons n’avaient jamais été rebâties.
Des nattes de joncs grossièrement enduites de boue avaient été clouées sur les murs cassés et les toitures béantes pour fournir un simulacre de protection. Les gens à la peau sombre qui vivaient là, visiblement des Kouchites, regardèrent passer les trois étrangers avec une curiosité timide. Bak devina qu’ils venaient de l’extrême sud pour commercer dans cet important centre d’échanges et d’artisanat, et qu’ils avaient élu temporairement domicile dans les anciennes habitations. Thouti avait décrit Iken comme une ville comptant environ sept cents personnes, aussi étendue que Bouhen mais avec deux fois moins de soldats et deux fois plus de civils, dont beaucoup étaient de passage.
Bak et ses hommes pénétrèrent bientôt dans la ville basse, qui donnait une plus grande impression de stabilité avec ses entrepôts, ses ateliers et ses maisons mitoyennes blanchies à la chaux. En y regardant de plus près, toutefois, on s’apercevait que seulement la moitié étaient occupés. Certains tombaient en ruine et d’autres, non peints, avaient un aspect défraîchi.
Les nouveaux venus progressèrent dans une série de rues étroites, où ils coudoyaient des soldats, des marins, des clercs, des artisans et des marchands, plus rarement des femmes, des enfants et des serviteurs. Les habitants de Kemet, de blanc vêtus, se disputaient l’espace avec le peuple de Ouaouat et de Kouch, aux tenues bigarrées. Un doux parfum d’épices et l’âcre relent des fours et des fourneaux, une odeur aigrelette de sueur et des fragrances délicates, la puanteur omniprésente des excréments – humains et animaux – et les remugles du fleuve planaient dans l’air chaud telle une brume invisible. Le murmure des voix, les aboiements des chiens, les caquètements des poules se mêlaient pour ne former qu’un. Plus loin vers le sud, ces bruits étaient remplacés par le grincement des bateaux amarrés au port, la mélopée monocorde des portefaix transférant les sacs de céréales d’une barge à l’entrepôt, et les voix enrouées des pêcheurs proposant à tue-tête leur prise de la journée.
Dominant toute cette effervescence, l’énorme forteresse rectangulaire dressait ses murs à tourelles d’une blancheur aveuglante au sommet de l’escarpement qui bordait la cité à l’ouest.
Bak avait certes entendu dire qu’Iken était un grand centre de commerce, cependant jamais il n’avait imaginé tant d’exotisme et de diversité dans la population, ce fouillis de ruelles et ces porches sombres au charme mystérieux. Il était en proie à la curiosité et à la surexcitation, à un désir ardent d’exploration. Il pria Amon avec ferveur afin que sa tâche soit vite terminée. La cité lui faisait signe.
— Malheureusement, je ne peux pas t’aider, dit Sennoufer. Je ne connaissais pas cet homme.
Bak s’assit sur un tabouret bas, son exaltation tout à fait retombée. Il observa, les sourcils froncés, le petit homme sec et nerveux dont les fins cheveux d’un rouge flamboyant étaient sans doute teints au henné.
— As-tu une idée de la raison pour laquelle il est venu s’épancher ici ?
— Simple caprice d’ivrogne, très certainement, répondit Sennoufer en haussant les épaules.
— Un caprice bien dangereux ! Si d’aventure ses propos étaient parvenus jusqu’au meurtrier, je ne parierais pas une poignée de blé sur ses chances d’atteindre un âge avancé.
— Je ne m’inquiéterais pas outre mesure, pour ma part, répliqua Sennoufer en lançant un coup d’œil vers la ruelle, où Pachenouro et Kasaya bavardaient avec quatre lanciers. Meryrê a compris de travers, ou peut-être lui ai-je par mégarde donné une fausse impression. Le client ivre n’avait pas la prétention d’avoir assisté à un meurtre ; il disait avoir rêvé qu’un homme en tuait un autre.
Bak considéra Sennoufer d’un air maussade, puis détourna la tête de peur de paraître ingrat. Il examina l’établissement : deux salles encombrées, donnant sur la rue et le mur aveugle d’un entrepôt. Au fond de la salle où il se trouvait, des jarres de bière étaient empilées jusqu’à la mi-hauteur d’un homme. Des nattes de joncs tachées couvraient le sol en terre battue. Un panier contenant des bols, ainsi que quatre tables basses et une douzaine de tabourets bancals étaient disposés autour de la pièce. Des plateaux de jeux avaient été peints sur la surface des tables, offrant aux clients l’occasion de parier tout en buvant.
Une activité intense régnait dans la seconde pièce, d’où émanait une violente odeur de bière et de levure. Deux serviteurs bavardaient ensemble, la sueur coulant à grosses gouttes de leur visage rougi par la chaleur et par l’effort. L’un émiettait du pain à moitié cuit dans des cuves renfermant un liquide sucré. L’autre mélangeait et filtrait le breuvage fermenté, ou versait l’épais liquide dans de grosses jarres qu’il obturait ensuite à l’aide d’un bouchon de terre. Sennoufer était, semblait-il, de nature économe. Il fabriquait lui-même sa marchandise. Bak se félicita de ne pas s’être laissé tenter. La bière maison était souvent digne des dieux, mais, parfois, d’une force à terrasser un bœuf. La taverne de Sennoufer étant proche du port, les boissons fortes avaient sans doute la préférence.
— Tu as sûrement appris la mort du lieutenant Pouemrê, reprit Bak. Ne paraît-il pas plausible que cet homme en ait été témoin ?
— C’est possible, je te l’accorde. À moins que ces visions soient nées d’une cruche de bière : serpents, scorpions, crocodiles, alors pourquoi pas un ou deux meurtres ?
— Pourrais-tu me décrire cet ivrogne qui a rêvé d’un meurtre ? interrogea Bak d’un ton pincé.
— Il était de taille moyenne, ni gros ni maigre. Il avait des cheveux noirs coupés court et des yeux marron. Il portait un pagne court, avec un couteau en silex passé dans sa ceinture, et il allait nu-pieds. Je sais, ajouta Sennoufer, remarquant la déception de Bak. La moitié des hommes d’Iken correspondent à cette description.
— D’après Meryrê, il s’agirait d’un artisan.
— J’ai eu cette impression, en effet.
— Pourquoi ?
Sennoufer se caressa pensivement le lobe de l’oreille.
— À cause de ses mains. Ses doigts étaient courts, en spatules. Ses paumes étaient larges et ses ongles sales, ou peut-être seulement tachés. C’étaient des mains vigoureuses, celles dont un homme se sert pour gagner son pain.
— S’il revenait dans ton établissement, le reconnaîtrais-tu ?
— Oui. Du moins, je le pense, rectifia Sennoufer en fronçant les sourcils.
Bak se leva pour partir. Une seule chose était certaine : son entretien avec le commandant Ouaser ne pourrait s’avérer plus décevant que celui-ci.
Bak et ses hommes, ne sachant par où l’on accédait au sommet de la forteresse, s’adressèrent à l’un des dix lanciers qui gardaient le port. L’homme désigna du doigt une faille sur la face rocheuse, et leur assura qu’ils y trouveraient un sentier escarpé. Et, de fait, ce chemin très fréquenté les conduisit droit au vaste portail à tourelle du fort. Quand ils eurent montré leurs laissez-passer, Bak marcha en tête à l’intérieur d’une ville très semblable à Bouhen avec ses groupes de bâtiments chaulés de blanc bordant des rues étroites et droites comme des flèches.
— Allez aux magasins de la garnison, ordonna-t-il à Pachenouro et à Kasaya. Prévoyez des provisions de bouche pour trois ou quatre jours. Prenez aussi des draps, un brasero, tout ce dont nous aurons besoin. Liez conversation avec tous ceux qui entreront en contact avec vous. Gardez un visage franc et ouvert ; n’insistez pas pour obtenir des informations sur le meurtre, mais glanez ce que vous pourrez. Après mon entrevue avec Ouaser, je vous enverrai un message vous précisant où se trouvent vos quartiers.
S’étant séparé d’eux, Bak se rendit rapidement à la résidence du commandant, une grande demeure dont le cœur était une cour à piliers entourée de pièces où des scribes déployaient une activité fébrile. Quand il indiqua son identité, les hommes qui se trouvaient à portée d’oreille feignirent l’indifférence, mais l’examinèrent aussi attentivement qu’un médecin scrute une plaie béante. Un scribe le dirigea vers le premier étage, où se trouvaient les appartements du chef de la garnison, de même qu’à Bouhen.
Ouaser, un homme de taille moyenne doté d’un léger embonpoint, siégeait dans sa salle d’audience dans un fauteuil drapé d’une peau de lion. À sa corpulence, aux rides marquant les coins de ses yeux et de sa bouche, et aux fils gris striant son épaisse chevelure coupée sous les oreilles, Bak estima qu’il n’avait pas loin de cinquante ans.
Le commandant s’abstint de se lever et l’accueillit avec un sourire réservé qui rendit l’atmosphère glaciale.
— Ainsi, tu es le policier de Thouti – le lieutenant Bak, c’est ça ?
Il parlait d’une voix ulcérée et semblait insinuer que la place naturelle de Bak était au bout d’une laisse, aux pieds de son maître.
— Ainsi, tu es Ouaser, riposta Bak sans sourire. Un commandant compétent, m’a-t-on dit, mais trop absorbé par la routine de sa garnison pour signaler la disparition d’un homme à son supérieur.
— Une négligence, je l’admets, dit Ouaser en s’empourprant.
Contraint de rester debout tant qu’il n’était pas invité à s’asseoir, Bak parcourut la pièce d’un coup d’œil rapide. Des rouleaux de papyrus étaient empilés sur le bureau, près du coude du commandant. Plusieurs tables basses, des coffres en bois, des trépieds et des pliants occupaient tout l’espace. Le long d’un mur étaient rangés des armes, une cuirasse et toutes sortes de produits de Kouch, confisqués ou simplement achetés : un panier d’œufs et de plumes d’autruche, des peaux de bête lustrées, un coffre ouvert rempli de bijoux en perles aux couleurs clinquantes.
— Le commandant Thouti n’avait même pas idée qu’un personnage de haute naissance se trouvait sous tes ordres, et par conséquent sous les siens.
— Je refuse d’endosser toute responsabilité à ce sujet, répondit Ouaser d’un air crispé. Je supposais que le lieutenant Pouemrê avait signalé sa présence à Bouhen, conformément au règlement. J’ignorais qu’il ne s’était pas soumis à cette obligation.
Bak savait que s’il poussait le commandant dans ses derniers retranchements, il s’aventurerait en terrain glissant, néanmoins Thouti lui avait conféré toute autorité sur Ouaser dans cette affaire, aussi insista-t-il :
— N’aurait-il pas été judicieux, d’un point de vue diplomatique, de glisser une remarque particulière sur le rang de Pouemrê lorsque tu adressais tes rapports à ton commandant ?
Ouaser se pencha en avant dans son fauteuil, le regard aussi sombre et intense que sa voix.
— Pouemrê était un bon officier, un homme d’armes de qualité, cependant mes autres officiers le sont aussi. Je ne souhaitais pas lui accorder plus de considération qu’aux autres uniquement parce que son père était de haut rang.
Bak ne put se défendre d’approuver ce point de vue.
— Je comprends tes raisons, toutefois il faut avoir le sens des réalités.
— Cela justifie-t-il de privilégier un homme dont l’expérience militaire se résume à la théorie, par rapport à ceux qui ont prouvé leur vaillance sur le champ de bataille, sauvant leur vie et celle de leurs camarades ?
— Peu d’officiers supérieurs régleraient leur conduite sur d’aussi nobles convictions.
D’un geste de la main, Ouaser indiqua qu’il ne faisait guère de cas de ce compliment.
— Dans un an, je dirai adieu à l’armée. Je m’en retournerai à Kemet, afin de finir mes jours sur le petit lopin de terre que j’ai reçu autrefois pour service rendu à ma patrie. Les hommes de haut rang ne m’impressionnent plus.
— Le père de Pouemrê est désormais le directeur du Trésor de Kemet, souligna Bak. Il a l’oreille de notre souveraine. Dire qu’il est de haut rang semble en deçà de la vérité.
— Oui, quelle malchance ! admit Ouaser avec un sourire désabusé. Comment aurais-je pu prévoir un tel retournement de situation ?
Bak dissimula son propre sourire. Il était temps de modérer ses attaques, sans toutefois laisser l’offensive à son interlocuteur. Il n’hésita pas à tempérer la vérité :
— Si le commandant Thouti m’envoie ici, ce n’est pas que tu lui inspires de la méfiance. Simplement, il pense que je parviendrai peut-être plus vite à retrouver le coupable. Après tout, de nombreuses autres tâches réclament ton attention, tandis que je me concentrerai exclusivement sur cette affaire. Thouti ne veut pas que ce crime assombrisse le séjour d’Amon dans le Ventre de Pierres.
Bien qu’encore sur ses gardes, Ouaser lui indiqua un tabouret :
— Prends un siège, jeune homme. J’ai raté le repas de midi. L’heure est passée, mais aimerais-tu partager avec moi une légère collation ?
Un peu plus tard, quand Bak eut devant lui une cruche de bière, une miche de pain plat et un savoureux ragoût de légumes, il se sentit plus à l’aise avec Ouaser, mais pas moins prudent.
— J’ai entendu parler de toi, déclara le commandant en trempant un morceau de pain dans son bol, et je sais en quelle haute estime te tient Thouti. On raconte que, non content de capturer l’assassin du commandant Nakht, tu as empêché le pillage d’une mine d’or en plein désert et dirigé une escarmouche qui a sauvé une caravane.
Maakarê Hatchepsout elle-même avait ordonné que l’affaire soit gardée secrète, toutefois les fuites et les rumeurs étaient inévitables.
— À ma connaissance, pas une barre d’or n’a quitté Bouhen autrement que lors de chargements officiels, déclara Bak sans mentir, puisque le voleur n’avait pas eu le temps d’emporter son butin.
— Mais tu as bien mis la main sur le meurtrier de Nakht ! insista Ouaser. Nul ne l’ignore dans le Ventre de Pierres, de même que ton triomphe sur les tribus du désert est de notoriété publique.
Bak pécha un morceau de céleri dans son ragoût. N’étant pas sûr des intentions de Ouaser, il répondit sans se compromettre :
— J’ai eu de la chance. Le dieu Amon était à mes côtés. Il a guidé mes actes et mes pensées.
— Inutile d’être aussi modeste, lieutenant. Tu es un excellent soldat, un remarquable…
— Cela suffit ! coupa Bak, souriant pour atténuer la dureté de ses paroles. Des flatteries m’inciteraient à douter de tes motifs.
Ouaser s’esclaffa.
— J’entendais simplement démontrer que Thouti t’a confié une tâche indigne de tes talents. Si, comme je le crois, la mort de Pouemrê était un accident, tu n’as pas lieu de procéder à une enquête.
— Un accident ? releva Bak en plissant les yeux.
Ouaser essuya l’intérieur de son bol avec une croûte de pain pour finir son ragoût.
— D’après le message de Thouti, on a trouvé Pouemrê dans le fleuve, étouffé par son propre sang. Ma théorie est qu’il a glissé, qu’il est tombé dans l’eau et a été emporté vers les rapides, où sa gorge a été déchirée par les rochers. Voir un meurtre là-dessous, c’est pour moi compliquer exagérément une situation fort simple.
Bak posa son bol, bascula en arrière sur son tabouret et posa sur Ouaser son regard perçant.
— J’ai moi-même trouvé le corps et ôté l’arme du crime de sa gorge. Cette arme, un burin, était enfoncée avec tant de force que j’ai eu du mal à l’extraire. La mort du lieutenant Pouemrê n’avait rien d’accidentel.
Ouaser n’alla pas jusqu’à s’agiter sur son siège, mais il paraissait fort embarrassé.
— En ce cas, il a sans doute été victime d’un marchand, comme je l’ai supposé tout d’abord. Un de ceux, nombreux, que Pouemrê s’est mis à dos pendant le mois où il a dirigé le poste de contrôle.
— Je doute que Nehsi se satisfasse d’une explication aussi simple sans de solides preuves à l’appui, répliqua Bak, remarquant la rougeur qui montait au visage du commandant. Maintenant, dis-moi : à ta connaissance, quelle a été la dernière personne à voir Pouemrê en vie ?
— C’est moi. Moi et mes officiers d’état-major, répondit Ouaser avec raideur. Nous nous sommes réunis ici même la nuit où il a disparu. Nous avons défini les responsabilités de chacun des hommes qui accompagneraient le dieu à Semneh. Ils sont partis bien après la tombée de la nuit.
Bak fixa le commandant vieillissant. Ouaser paraissait à bout, ce qui en disait long. Il craignait, ou peut-être le savait-il pertinemment, qu’un des officiers présents à cette réunion soit le coupable. Comment s’étonner qu’il préfère enterrer l’affaire !
— Je m’en veux, avoua Ouaser. J’aurais dû les convoquer plus tôt, veiller à ce qu’ils partent avant la nuit. À une heure aussi tardive, on pouvait craindre de mauvaises rencontres.
Bak hocha la tête d’un air compréhensif. Mais il avait parcouru les rapports mensuels concernant la criminalité à Iken, qui ne justifiaient pas une telle remarque.
— Je dois interroger tous ceux qui se trouvaient ici cette nuit-là, pour découvrir s’ils ont vu quelque chose.
— Je comprends.
Au prix d’un effort visible, Ouaser affronta le regard de Bak.
— Je préférerais que tu remettes cela à demain. Je pourrai les convoquer au moment où ils seront moins pris par leurs obligations.
Bak sentit bien que le commandant souhaitait le tenir à distance. Pourquoi, au juste ? Le temps de mettre au point un témoignage avec ses officiers pour le berner ? Bak jugea bon de jouer le jeu, de laisser supposer qu’il était influençable.
— Je comptais commencer aujourd’hui, mais demain me convient aussi bien. D’ici là, mes hommes et moi avons besoin d’un logis hors de la caserne.
Il se leva, se disposant à partir.
— Je désire également voir les quartiers de Pouemrê. Peux-tu m’indiquer l’endroit où il vivait ?
La demeure de Pouemrê était située dans la ville basse, non loin de la petite maison que le chef des scribes avait attribuée à Bak et à ses hommes. Le secteur résidentiel, proche du pied de l’escarpement, était lentement recouvert par l’ombre de la forteresse qui le dominait à une hauteur vertigineuse. Le seul occupant visible dans l’étroite ruelle était un roquet à poil jaune, vautré sur le pas d’une porte ouverte, la langue pendante, battant de ses flancs maigres pour aspirer un souffle d’air.
— Nous ne trouverons pas grand-chose ici, déclara Kasaya, foulant le sable omniprésent malgré la muraille sinueuse érigée en guise d’écran. Si le commandant Ouaser protège un de ses officiers, il a depuis longtemps fait disparaître les traces compromettantes.
Bak s’arrêta devant la dernière maison de la rue, et une porte en bois fermée par un loquet.
— Il nous faut bien un point de départ. De plus, je tiens à lui faire comprendre que je suis prêt à retourner chaque grain de sable afin de découvrir ce qui se cache dessous.
— Ne veux-tu pas qu’il te croie facile à duper ?
— S’il voit que je prends cette enquête au sérieux, il s’inquiétera. S’il me croit stupide, il commettra peut-être une imprudence.
L’expression du jeune Medjai oscilla entre la perplexité et le scepticisme.
Bak souleva le loquet de bois et poussa la porte. La maison était petite, une simple pièce passée à la chaux par souci de propreté, et pourvue à l’arrière d’une cuisine exiguë, au toit de branchages et de feuilles de palmier. Au-delà d’une plate-forme basse couverte d’une paillasse, une échelle permettait d’accéder à une ouverture pratiquée dans le toit, pour l’instant barrée par une natte en feuilles de palmier. Une seconde paillasse, beaucoup plus petite que la première, était installée par terre dans le coin opposé. Un tabouret et trois coffres de joncs tressés complétaient cet ameublement sommaire. Plusieurs animaux en argile séchée, un crocodile sculpté dans le bois et une poupée cassée étaient entassés sur le petit lit.
— Il a gardé l’enfant sourd-muet avec lui ! comprit Bak, surpris sans trop savoir pourquoi.
Kasaya, qui n’était lui-même guère plus qu’un adolescent grandi trop vite, avait été intrigué par le récit de Noferi, la tenancière du bordel.
— Peut-être Pouemrê en a-t-il fait son serviteur ? Un garçon de six ou sept ans est capable d’accomplir beaucoup de petites besognes qui aplanissent le sentier de la vie.
— Comment réussissaient-ils à se comprendre ? demanda Bak. Et, surtout, où est l’enfant à présent ?
Les deux hommes cherchèrent dans la pièce des signes d’habitation récente. Le brasero était froid, les assiettes en poterie, propres, étaient rangées en piles nettes contre le mur. Sur les deux paillasses, les draps avaient été soigneusement tirés. Un coffre contenait des vêtements masculins : tuniques et pagnes de lin fin, immaculés et bien pliés. Dans un autre étaient serrées des sandales, une cotte de mailles à manches courtes ainsi que des armes de poing : une dague, une masse et une fronde. Une cassette renfermait des rasoirs, des fards à yeux et autres articles de toilette. L’inventaire de plusieurs jarres en terre cuite, de tailles diverses, révéla une infime quantité de provisions.
— Je crains que le petit ne se soit enfui, dit Bak. Il reste bien peu à manger. Il ne reviendra pas.
Il ne s’inquiétait pas outre mesure. L’enfant s’était probablement réfugié dans les parages, chez une brave mère de famille au cœur tendre.
Kasaya retourna à la porte pour scruter le sol tapissé de sable.
— Il n’est pas revenu par ici depuis le dernier grand vent. À quand cela peut-il remonter ?
— Va t’en enquérir à côté.
Quelques minutes plus tard, il reparut avec une jeune femme noire d’une quinzaine d’années tenant un bébé minuscule contre son sein. Elle avait les paupières lourdes, comme si le Medjai l’avait dérangée pendant sa sieste de l’après-midi.
— Le vent a soufflé fort il y a trois nuits, dit Kasaya, qui adressa un signe d’encouragement à la voisine. Parle, jeune femme. Répète au lieutenant ce que tu m’as expliqué.
Elle baissa les yeux, sa timidité rendant sa voix à peine plus forte qu’un murmure :
— Je n’ai pas revu le petit garçon depuis la nuit d’avant que le sergent vienne chercher le lieutenant Pouemrê.
— L’enfant est parti avant qu’on s’aperçoive de la disparition de son maître ? interrogea Bak, sentant croître son intérêt.
La femme se hasarda à le fixer, puis acquiesça en détournant les yeux.
Les pensées de Bak se bousculaient dans sa tête, tandis qu’il explorait les différentes hypothèses. D’une façon ou d’une autre, l’enfant avait appris la mort de son protecteur. Se pouvait-il qu’il ait vu celui-ci mourir ? Était-ce outrepasser les limites du vraisemblable de supposer que deux témoins avaient assisté au meurtre ? L’un, un ivrogne qui ne s’en souviendrait peut-être même pas, et l’autre, un muet qui ne pourrait décrire les faits, avaient tous deux disparu.
— Parle-moi de cette nuit-là, demanda Bak à la jeune femme.
— Mon mari était de garde, alors j’ai couché seule, sur le toit. Il faisait chaud. Mon bébé s’agitait beaucoup et, moi, je n’arrivais pas à dormir. J’ai vu le petit garçon monter tout en haut de cette maison et s’arrêter sous la lumière des étoiles. Il avait un balluchon sur l’épaule, un drap rempli de je-ne-sais-quoi, si lourd qu’il marchait plié en deux. Il regardait autour de lui comme un chiot qui a perdu sa mère et redoute les dangers de la nuit. Il n’a rien vu de menaçant, il ne savait pas que je l’observais, alors il a sauté de toit en toit jusqu’au bout de la dernière maison, et après il a disparu.
— Et il n’est pas revenu depuis ?
— Non, confirma-t-elle, serrant fort son nourrisson pour puiser du courage dans la chaleur de son corps.
Kasaya hocha la tête afin de confirmer ces dires :
— J’ai trouvé du sable sur la natte, au-dessus de l’échelle, ce qui prouve qu’il n’est pas revenu non plus en s’introduisant par le toit.
Bak contempla la pièce, frappé à la fois par sa propreté et son aspect abandonné. Si le garçon avait été témoin du crime, il ne reviendrait jamais ici. Et il ne serait pas aussi facile à retrouver que Bak l’avait supposé de prime abord. Le policier poussa un long soupir de frustration.
— Qui est entré dans cette maison, depuis la mort de Pouemrê ?
La jeune femme frotta son nez contre le duvet sombre couvrant le crâne de son bébé.
— Le sergent est repassé très souvent. Il avait l’air plus inquiet à chaque fois. La femme aussi est venue, celle qui est enceinte et qui s’occupait du ménage et de la cuisine. Et puis d’autres hommes, des soldats, mais je ne sais pas combien car, pour moi, ils se ressemblent tous.
Bak n’avait pas eu grand espoir d’en apprendre beaucoup plus, cependant il se sentit découragé. Après tant d’allées et venues, les indices éventuels auraient depuis longtemps disparu. La fouille dont il ne pouvait se dispenser serait vaine.
Il posa encore quelques questions qui ne l’avancèrent à rien et autorisa la jeune femme à rentrer chez elle.
— Toi aussi, tu peux aussi bien partir, Kasaya. Cette maison a été nettoyée du sol au plafond. Je ne vois pas l’intérêt de te faire perdre ton temps en plus du mien.
Rê descendait dans le ciel de l’ouest, étirant l’ombre de l’escarpement sur la ville basse. Le port était calme, ses eaux telle une feuille d’or en fusion reflétaient un azur sans nuage. Une douce brise tirait les habitants de leur sommeil afin qu’ils accomplissent leurs tâches du soir, et rendait leur voix aux bêtes et aux humains.
Bak descendit du toit par l’échelle et regarda autour de lui. Quand il aurait fouillé les paillasses, il pourrait enfin s’en aller. Il s’agenouilla à côté du lit de l’enfant en se demandant ce que Pachenouro avait réussi à se procurer dans les réserves de la garnison. Un canard dodu et une cruche de bière pour l’arroser seraient agréables – des agapes pour compenser son échec. Il n’avait pu découvrir un seul indice sur la mort de Pouemrê. Pas plus que sur sa vie, d’ailleurs. L’officier avait mené une existence assez confortable, mais austère, comme s’il tentait de prouver à ses compagnons – ou peut-être à lui-même – qu’il pouvait tourner le dos à son noble héritage.
Bak ôta le drap et le secoua, soulagé d’avoir bientôt terminé. Il avait à peine entrevu l’intérieur du logis que Ouaser leur avait assigné, à lui et à ses hommes, mais l’endroit semblait idéal : deux pièces, situées comme la maison de Pouemrê au bout d’une petite rue tranquille. Il examina la paillasse sur laquelle l’enfant avait dormi. Le matelas était bien rembourré. Épais et moelleux, il évoquait un nid. Bak le souleva, cherchant sans conviction une cachette dans le sol de terre battue.
Un tesson de poterie grisâtre tomba des plis du drap. Bak le ramassa et vit sur la surface extérieure, lisse, des lignes hésitantes tracées à l’encre noire par une main malhabile. Des bonshommes à tête ronde et au nez pointu comme un bec d’oiseau, affligés de membres pareils à des bâtons. Soudain, le policier écarquilla les yeux et arrondit les lèvres en un sifflement silencieux. L’esquisse représentait un homme coiffé de la haute couronne d’un roi, penché sur une petite silhouette allongée sur un lit. Un troisième personnage se tenait juste derrière lui, un poignard à la main, le bras arrêté juste avant d’assener le coup fatal. Le sens était clair : le souverain kouchite Amon-Psaro près de son fils souffrant, et quelqu’un – Pouemrê, peut-être ? – s’apprêtant à l’assassiner.
Bak respira longuement, profondément pour apaiser les battements précipités de son cœur. Sautait-il trop vite aux conclusions sur la foi d’une preuve douteuse ? Quel motif Pouemrê aurait-il eu de supprimer Amon-Psaro, qui n’avait pas posé le pied sur le sol de Kemet depuis de longues années, et n’y retournerait probablement jamais ? Non, l’idée était absurde.
Il perçut le crissement léger du sable sous des pas. Il fit volte-face et aperçut une jambe cuivrée surmontée d’un pagne blanc. Quelque chose s’abattit sur sa tête, le renversant en arrière, et il sentit ses genoux se dérober sous lui. Le monde sombra dans la nuit.
Bak ouvrit les yeux, essaya de décoller la tête du sol. La pièce s’inclina à un angle effrayant qui lui donna la nausée. Son crâne semblait sur le point d’éclater. Il ferma les paupières, avala sa salive. Au bout d’un moment, il tenta à nouveau de se redresser. Cette fois, il réussit à s’appuyer sur le coffre à vêtements de Pouemrê, à présent vide, son couvercle de travers. Quand la pièce cessa de tournoyer, il découvrit le désordre autour de lui et jura avec vigueur. Celui qui l’avait assommé avait ensuite mis la maison à sac. Le contenu des coffres était disséminé un peu partout, les paillasses étaient retournées, les draps jetés en vrac. Les jarres de provision renversées avaient répandu sur le sol les céréales et la farine, les lentilles et les dattes séchées. Le regard de Bak tomba sur une masse de poussière grisâtre, près de son genou. Le tesson de poterie où figurait le dessin avait été pulvérisé.
L’inconnu avait pu marcher dessus involontairement, mais Bak ne le crut pas un instant. Il remit rapidement de l’ordre dans ses idées et parvint à une nouvelle hypothèse. Peut-être n’était-ce pas Pouemrê qui voulait la mort d’Amon-Psaro. Et si, tout au contraire, il avait surpris un complot contre le roi kouchite ?
Bak distingua encore un faible crissement de sable, comme la première fois. Il se retourna vers l’entrée en s’emparant d’une jarre vide, qui n’était pas une arme bien redoutable, mais qui ferait l’affaire, faute de mieux. Un homme l’observait à la dérobée par la porte de la rue. Une longue balafre déformait sa joue, et ses yeux exorbités exprimaient la surprise et la frayeur. Bak se releva tant bien que mal et clopina dans sa direction, sentant le monde vaciller autour de lui. L’homme recula et prit la fuite. Bak franchit le seuil sur des jambes trop chancelantes pour le porter plus loin. Pendant qu’il se retenait au montant de la porte, il suivit des yeux le fugitif, qui disparut au coin de la rue.
Il grimaça, plus parce qu’il se sentait affaibli que parce qu’il avait laissé filer l’inconnu. Un individu affligé d’une aussi terrible cicatrice devait être facile à retrouver.
Bak parcourut la ruelle en évitant avec soin tout mouvement brusque, qui aurait aiguillonné la douleur sourde dans sa tête. Il écoutait à demi les voix provenant des toits où les familles se détendaient dans la fraîcheur du soir, pendant que mijotait le dernier repas de la journée. Un minuscule singe marron lui adressa son babil depuis le seuil d’une porte. Au loin, des chiens aboyaient et un âne poussait des braiments. Un rat traversa la ruelle et se faufila par un portail ouvert, poursuivi par un chat rayé de roux. Iken revêtait sans doute de plus riches couleurs que Bouhen, pensa Bak, mais au fond elles n’étaient pas différentes – des villes frontières peuplées d’hommes, de femmes, d’enfants, de soldats et de civils. Des gens comme les autres, vaquant à leurs occupations ordinaires.
Il approchait du bout de la rue quand des effluves de bœuf braisé flottèrent par la porte ouverte de son nouveau logis. Un large sourire aux lèvres, il pressa le pas. L’intendant, semblait-il, s’était montré des plus généreux envers Pachenouro.
Il entra et suivit l’odeur jusqu’à une petite cour carrée au fond de la maison. Il s’arrêta net sur le seuil et fixa, bouche bée, la séduisante jeune femme agenouillée devant le brasero allumé.
— Qui es-tu ? lui demanda-t-il.
Elle leva les yeux, surprise par son arrivée inopinée, et lui adressa un regard amusé.
— Je suis Aset, la fille du commandant Ouaser.
Un instant, il se demanda s’il s’était trompé de maison, l’esprit encore brouillé par ce coup à la tête. Mais non, c’était impossible.
— Que viens-tu faire ici ?
Sa question était trop brusque, il le savait, et totalement dénuée de tact.
Elle se leva. Son élégante silhouette se dessina sous le fourreau blanc qui lui descendait jusqu’aux genoux, si diaphane qu’il laissait deviner chaque courbe et chaque ombre de son corps.
— Tu as eu une longue et dure journée, lieutenant Bak. J’ai pensé te rendre agréables ces heures du soir en te proposant de la nourriture, de la boisson et… tous les plaisirs dont l’envie pourrait te prendre, conclut-elle après une infime hésitation.
Il essaya d’ignorer la chaleur de ses reins. Elle n’avait pas plus de seize ans, cette jolie fleur qui ne demandait qu’à être cueillie. Mais le bon sens recommandait la méfiance.
— Où sont mes hommes, Kasaya et Pachenouro ?
Elle leva un sourcil, comme surprise qu’il puisse s’en inquiéter.
— Je les ai envoyés aux cuisines, chez mon père.
Le signal d’alarme s’intensifia dans l’esprit de Bak et l’aida à maîtriser l’ardeur de son désir. Il aurait été plus logique d’envoyer les Medjai à la caserne, si elle voulait qu’ils passent la nuit ailleurs.
Avec un sourire aguichant, Aset le prit par la main et l’entraîna vers le banc attenant au mur arrière de la maison. À proximité était posé un panier tressé débordant de victuailles : deux petites jarres de vin, des coupes à pied et plusieurs paquets enveloppés dans des feuilles – les mets préparés par ses serviteurs, conjectura Bak. Une étoffe soigneusement pliée était posée à l’extrémité du banc, sans doute une tunique dont elle avait couvert sa nudité pour franchir la distance entre la résidence et cette modeste demeure. Une brise agréable flottant du toit emportait la fumée du brasero.
Elle prit une jarre et une coupe.
— Laisserons-nous le vin nous réjouir pendant que notre repas chauffe ?
Bak lui prit la jarre des mains, remarqua l’année inscrite sur le bouchon et hocha la tête. Quel que soit le jeu qu’elle jouait, elle y mettait du style. Ou était-ce le jeu de Ouaser ?
— Je suppose que ton père te croit avec tes amies, jeune demoiselle ?
— Oh ! Il ne m’interroge jamais sur mes occupations.
« On l’aurait parié, pensa Bak. Une jolie fille comme toi serait un fléau dans la vie de n’importe quel père. »
Elle était assise à côté de lui, si proche qu’il sentait le parfum suave de ses cheveux et distinguait, au creux de ses seins ronds, un minuscule grain de beauté marron.
— Veux-tu déboucher le vin ? demanda-t-elle.
Repoussant la tentation, il brisa le sceau et remplit le verre d’Aset. Le vin, d’un rouge profond, avait un parfum fruité, délicat et indéfinissable.
Elle but une gorgée, sourit et lui présenta sa coupe en la tournant afin que les lèvres de Bak se posent au même endroit.
— Bois, mon frère, et savoure cet instant. Que cette nuit demeure pour nous un souvenir impérissable.
« Mon frère », avait-elle dit. Ces mots d’amour étaient aussi déconcertants que son invite.
— Je suis on ne peut plus flatté que tu sois venue à moi, Aset. Tu possèdes la grâce de la gazelle et tu es trop parfaite pour un homme d’aussi peu de mérite.
— Ne sois pas si modeste, dit-elle, laissant courir ses doigts sur les bras musclés du lieutenant, qui sentit des fourmillements sous sa peau. Mon père affirme que tu es un homme de grand courage.
— Ton père exagère.
Il se leva, préférant s’écarter. Elle redressa la tête, surprise, et demanda avec une moue boudeuse :
— Tu ne me trouves pas attirante ?
— Si, et tu le sais. Je n’ai jamais rencontré de jeune fille aussi adorable que toi.
Il s’accroupit devant le brasero, ramassa une brindille à l’extrémité calcinée et feignit d’attiser le feu, tout en cherchant fébrilement une échappatoire. Être chassé d’Iken par un père courroucé était bien la dernière chose dont il avait besoin.
— Reviens près de moi, insista-t-elle en tapotant le banc à côté d’elle.
Il esquissa ce qui pouvait passer, espérait-il, pour un sourire de regret.
— Petite Aset, je suis plus désolé que tu ne le sauras jamais. Mais voilà : j’ai donné mon cœur à une autre.
La douceur de sa voix se teintait d’amertume, car sans être entièrement vraie, cette excuse n’était pas non plus un mensonge. De nombreux mois auparavant, Bak s’était épris d’une jeune femme, veuve depuis trop peu de temps pour aimer à nouveau. Elle était partie pour la lointaine Kemet, accompagnant la dépouille de son époux en vue de l’inhumation. Bak n’avait aucune nouvelle d’elle depuis ce jour et ne savait s’il la reverrait jamais. Néanmoins, il se languissait d’elle.
Le sourire d’Aset s’altéra à peine. Elle se pencha vers lui, ses seins parfaits saillant au-dessus de son décolleté.
— Elle n’est pas là. Moi, si.
La proposition ne manquait pas d’attrait. Certes, il avait depuis quelque temps tourné le dos à l’abstinence. Après tout, l’amour était une chose ; la fidélité envers un vague espoir en était une autre. Mais pas à cet instant, pas avec la fille du commandant Ouaser.
Des pas rapides résonnèrent dans la maison. « Des sandales de cuir, pensa Bak, et non en joncs comme celles de Kasaya et de Pachenouro. » Il adressa de brefs mais fervents remerciements à Amon de lui avoir accordé la sagesse de quitter le banc.
Un jeune homme dégingandé surgit, pourpre de fureur et la main sur sa dague. Il s’arrêta net. Son regard alla d’Aset à Bak, de Bak à Aset, puis la confusion supplanta la colère.
— Nebseni ! Que fais-tu là ?
Pâle, la jeune femme avait bondi sur ses pieds. Si sa surprise était feinte, elle était experte dans l’art de la dissimulation.
— Ton père m’envoie. Il pensait que cet homme…
Nebseni jeta un coup d’œil vers le lieutenant, à distance respectueuse de la jeune fille, après quoi il remarqua comment celle-ci était vêtue.
— Pourquoi es-tu ici ? Et dans une tenue qui cache si peu de toi ?
— Cela ne te regarde pas, riposta-t-elle sèchement.
Sans un mot, il la prit par le bras, l’obligea à rentrer dans la maison, puis il ramassa la tunique pliée et courut derrière Aset.
Bak les suivit jusqu’à la porte d’entrée. Quand ils disparurent au bout de la ruelle, il poussa un long soupir de soulagement. Par la grâce d’Amon, une bonne part de chance et une sage méfiance lui avaient permis d’éviter le piège, mais il s’en était fallu de peu. Il retourna dans la cour et se laissa tomber sur le banc, cherchant à discerner qui était l’instigateur de ce traquenard. Ouaser ou bien Aset ? Le jeune homme, Nebseni, avait paru sincèrement en colère, néanmoins les apparences étaient parfois trompeuses.
Il jeta un coup d’œil sur la viande, si bien revenue et odorante qu’elle était digne d’un dieu. Le vin aussi était de qualité. Cependant, Bak n’éprouverait aucun plaisir à les savourer seul. Il tendit l’oreille. Des enfants jouaient sur les toits. L’un d’eux accepterait sûrement de porter un message à ses hommes, à la résidence du commandant.